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La visite du premier ministre LI Peng

24 Heures du 30 janvier 1992
Denis Barrelet

Reproduit ici avec l'aimable autorisation du journal 24 Heures que nous remercions.

A cette époque, M. Li Peng est premier ministre.


Visite du premier ministre chinois
Berne : un sourire jaune

TAPER SUR LE CLOU [éditorial]

LI PENG n'aime pas qu'on lui parle droits de l'homme. Il, sait, évidemment, qu'il ne pourra pas retrouver la respectabilité internationale sans subir des leçons de morale. Mais point trop n'en faut! C'est le message qu'il a transmis à la Suisse en refusant, après le déjeuner, de "remettre ça" avec Arnold Koller. Et en ravalant la rencontre avec les députés en un échange de monologues.

Le Conseil fédéral a-t-il eu tort de répondre favorablement à la demande d'entrevue du premier ministre chinois? La Suisse, trente mois après Tiananmen, en se mettant parmi les premiers à recevoir officiellement le boucher de Pékin, a-t-elle failli aux règles de la décence ?

Nous ne croyons pas. Parce qu'hier on a fait plus qu'échanger des politesses. A M. Li Peng, qui tentait de filer par la tangente, René Felber a rappelé l'existence de "droits de l'homme universels, valables pour tous, Chine incluse". Les Suisses, d'autre part, ont consolidé leur droit d'enquêter sur place.

Dans les rapports internationaux, le dialogue vaut toujours mieux que les ponts coupés, surtout lorsqu'il est franc. La compromission commence lorsqu'on ménage l'autre, lorsque les relations ne servent qu'à préparer des contrats juteux. Tel n'était pas le cas hier, malgré la présence de notre ministre de l'Economie. On ose espérer que la rencontre d'hier n'a pas provoqué, dans la tête des dirigeants de notre économie, un déclic qui les pousserait à se jeter dans les bras de la Chine. Ce pays reste dirigé par un régime hautement suspect, qui a encore tout à se faire pardonner.

Denis Barrelet


Près de 200 personnes, des Tibétains et des membres d'organisations de défense des droits de l'homme, manifestant à Berne, c'est par la petite porte que le premier ministre chinois est entré hier au Palais fédéral. La délégation a été reçue durant deux heures par le président de la Confédération, René Felber, et par le chef de l'Economie publique, Jean-Pascal Delamuraz. La discussion, qualifiée de "franche et constructive", a porté sur les droits de l'homme, la situation internationale et l'économie, M. Felber a remis en outre au premier ministre une liste de 27 noms, représentatifs de cas de violation des droits de l'homme en Chine. Mais le Tibet n'a pas fait l'objet d'une discussion particulière au cours de la rencontre. Comme annoncé hier, le conseiller fédéral Arnold Koller a refusé de participer aux entretiens officiels.


Li Peng à Berne
LES DROITS DE L'HOMME AU MENU

En Chine, ces droits ne sont forcément les mêmes qu'en Europe, a plaidé le premier ministre, qui reste intransigeant sur la question du Tibet ; 90 parlementaires lui ont remis une pétition, tandis que des Tibétains manifestaient à l'extérieur.

Berne
Suzanne Pasquier

Le premier ministre chinois a réussi à échapper, hier matin à Berne, aux manifestants tibétains et à leurs amis qui l'attendaient devant le Palais fédéral. Tandis qu'il entrait par une porte de derrière, quelque 200 personnes brandissaient des grappes de ballons noirs, symboles de détresse, et dénonçaient l'oppression de la minorité du Toit du Monde.

Quel aurait été leur dépit si elles avaient su qu'à l'intérieur le Tibet n'avait même pas fait l'objet d'une discussion particulière. Selon le vice-chancelier Achille Casanova et le porte-parole du Département fédéral des affaires étrangères, Marco Cameroni, le président de la Confédération a exprimé de manière générale à Li Peng son souci de la défense des minorités culturelles et religieuses. Néanmoins, sur les deux heures de la rencontre, près de trois quarts d'heure ont été consacrés aux droits de l'homme, dans une atmosphère qualifiée "de franche et fructueuse".

Conceptions orientales
Selon Li Peng, la notion occidentale de droit de l'homme ne recouvre pas exactement la conception orientale. La Chine privilégie les critères de développement, d'indépendance et d'existence, et les droits politiques ne représentent qu'une partie des droits de l'homme. Il y aura en Chine, a toutefois assuré le premier ministre, un développement démocratique parallèle au développement économique.

René Felber, qui considère la visite chinoise en Europe comme un signe d'ouverture envers les pays occidentaux, a rétorqué qu'un certain nombre de droits fondamentaux reconnus par la communauté internationale devraient être respectés par la Chine et introduits dans la législation de ce pays. Il a remis une liste établie par une délégation suisse rentrée de Chine -portant les noms de 27 détenus politiques et réclamant un geste en leur faveur. Li Peng a accepté de la transmettre aux autorités compétentes. Par ailleurs, une nouvelle délégation suisse pourra probablement se rendre en Chine cette année.

Exportations en hausse
Sur le deuxième thème de discussion - situation internationale et relations économiques - Suisses et Chinois semblent avoir trouvé un plus large terrain d'entente. Pour Jean-Pascal Delamuraz, la Suisse a pour vocation d'entretenir des relations commerciales avec le monde entier, et l'économie helvétique est disposée à investir davantage en Chine. L'an dernier, les exportations vers ce pays ont augmenté de 70%, pour atteindre un montant de 700 millions de francs. La répression du Printemps de Pékin en 89 n'a guère eu d'incidence sur les relations commerciales.

Après un déjeuner en compagnie des deux conseillers fédéraux romands, Li Peng a rencontré à sa demande les présidents des deux Chambres, Josi Meier et Rudolf Nebiker. Egalement présent, le président de la commission des Affaires étrangères du National, Albert Rychen, s'est dit déçu de l'entrevue. "Aucun dialogue ne s'est établi. Le premier ministre a réussi à imposer un monologue dans une véritable attitude de dictateur." Interpellé sur la question tibétaine, Li Peng a réaffirmé la souveraineté chinoise sur cette région: prêt à rencontrer le dalaï-lama en tant que chef spirituel, il refuse d'entrer en matière sur la question de souveraineté.

Dans une pétition remise aux Chinois, 90 parlementaires réclament précisément la tenue d'une rencontre entre le dalaï-lama et le Gouvernement chinois. "Le Forum économique de Davos présentera pour vous, explique la pétition, une occasion unique de faire un signe sincère et courageux en acceptant l'offre du dalaï-lama à des pourparlers." Pas seulement sur des questions religieuses, évidemment.

S. Pr


UN COUVERT DE MOINS

L'incident s'est dégonflé hier. Il n'y a pas d'un côté Arnold Koller l'Alémanique, soucieux des droits de l'homme et refusant de se compromettre avec un Chinois qui s'esquive, et de l'autre René Felber et Jean-Pascal Delamuraz, les Romands, prêts à toutes les courbettes. La collégialité gouvernementale n'est pas non plus en jeu.

Deux thèmes à l'ordre du jour
Les faits: le programme mis au point d'entente avec les Chinois prévoyait le matin une rencontre où participaient le président Felber et M. Delamuraz, avec, en point 2 de l'ordre du jour, les droits de l'homme; l'après-midi, après le déjeuner, M. Li Peng devait s'entretenir durant une demi-heure avec Arnold Koller, plus spécialement sur la situation dans les prisons chinoises et le problème des réfugiés tibétains.

C'est alors que vendredi, à la surprise de tous, les Chinois ont fait savoir que le programme chargé de M. Li Peng ne permettait pas cette rencontre, qu'elle pourrait "tout au plus avoir lieu plus tard". Traduit du langage diplomatique, cela voulait dire que M. Li Peng ne souhaitait pas s'entretenir des sujets prévus avec M. Koller.

Regret et déception
Lundi à 11 heures, l'ambassadeur chinois était cité au Département des affaires étrangères, où le secrétaire d'Etat Klaus Jacobi lui faisait part "des regrets et de la déception" des autorités suisses. Et M. Koller prenait la décision, dans ces conditions, de ne pas participer au déjeuner précédant la rencontre décommandée.

Ce changement de programme n'a jamais été communiqué publiquement avant mardi soir, lorsque, au hasard d'une conversation dans les studios de la Radio alémanique, M. Koller en a fait part. L'heure tardive ayant empêché de prendre connaissance de tout le contexte, on a pu croire un instant, le lendemain, à un véritable incident de politique intérieure suisse.

Denis Barrelet