Archives - 1999

Le Matin du 19 mars 1999
René Erbé, professeur honoraire d'économie politique à Neuchâtel

Reproduit ici avec l'aimable autorisation du Professeur René Erbé et du journal Le Matin que nous remercions.


Keynes chez les Chinois

En économie comme en d'autres matières, à Pékin on ne fait rien comme ailleurs.
Le programme de dépenses lancé par le gouvernement en apporte une nouvelle preuve

Le seul pays dans l'histoire du XXe siècle qui ait réussi à se sortir d'une profonde dépression par une augmentation des dépenses publiques est – on regrette d'être obligé de le dire – l'Allemagne nazie des années 1930. Tout le monde sait que ses dépenses publiques n'étaient rien d'autre que des dépenses d'armement, et c'est pour cette raison que l'on hésite à considérer l'expérience allemande des années 1930 comme une vérification des théories keynésiennes. L'économiste britannique John Meynard Keynes lui-même avait écrit que, dans une situation de chômage grave et prolongée, il valait mieux embaucher les chômeurs pour creuser des trous que de ne rien faire. Après la Seconde Guerre mondiale, quelques tentatives hésitantes ont été faites de deficit spending keynésien aux Etats-Unis sous le président Kennedy et dans les pays scandinaves. Récemment, même le Japon a essayé de se sortir de sa crise prolongée par une diminution des impôts et une augmentation des dépenses publiques ; en tout état de cause, sans succès retentissant.

Aujourd'hui, presque partout dans le monde, les monétaristes et les partisans de la diminution de la part de l'Etat dans l'économie sont au pouvoir. Et le dernier keynésien allemand, en la personne d'Oskar Lafontaine, a quitté la scène. Qu'à cela ne tienne, les Chinois ont décidé de tenter à leur tour leur petit bout de keynésianisme. A Pékin, ce n'est pas du tout dans une situation de grave dépression que l'on se met à une augmentation délibérée des dépenses publiques, mais au moment où l'on perçoit un léger affaiblissement du taux de croissance, qui reste toujours très élevé. En l'occurrence, trois à quatre fois plus élevé qu'en Europe. Comme si l'on donnait un coup de fouet à un cheval qui marche encore assez rapidement.

Pour les Chinois, l'enjeu est de moderniser une infrastructure totalement vétuste et de transformer les entreprises nationalisées en entreprises capables de faire concurrence à leurs compétiteurs occidentaux sur les marchés mondiaux. Le déficit budgétaire résultant inévitablement de ce petit exercice keynésien sera le plus grand jamais enregistré en Chine. Mais il ne représentera toutefois pas plus que 1,7% du produit national. C'est dire qu'il sera du même ordre de grandeur que le déficit de la Confédération en 1997.

Les autorités chinoises espèrent pouvoir financer ce déficit en grande partie par des emprunts étrangers. Si cela ne marche pas comme prévu, il faudra alors abandonner le programme, ou avoir recours à la planche à billets. La stabilité du yuan s'en trouverait alors sérieusement mise en danger. Or c'est justement sur cette stabilité que les autorités chinoises insistent, en affirmant que le yuan ne sera pas dévalué, une fermeté qui est de première importance pour toutes les économies asiatiques. Concernant cette promesse cependant, quelques doutes sont permis, car la liste est longue des gouvernements ayant affirmé que leur monnaie ne serait jamais dévaluée et qui, peu de temps après, l'ont dévaluée tout de même.