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Femina, n° 24, 11 juin 2000

Femmes et société - La voie des moines guerriers (3)

Les Romands rêvent de Chine (1)
Sabrina aux mains ailées (2)
Lingling aux doigts de fée (4)

Les arts martiaux chinois se répandent en Suisse romande. Mais pas question de se battre, les adeptes du wushu travaillent sur leur corps, leur souffle et leur âme. Rencontre avec des passionnés.

Sylviane Pittet

A 26 ans, Lucas Christopoulos n'a rien usurpé. Son nom côtoie aujourd'hui la grande lignée des pratiquants de tongbiquan, un style de kung-fu traditionnel. Dans les cours qu'il donne à Lausanne depuis deux ans, on ne parle pas vraiment de se battre ni de se défendre, mais plutôt d'apprendre le kung-fu en comprenant la culture du wushu. Développer l'âme (shen), l'essence (jing) et le souffle vital (qi).
Ses élèves - des enfants et des adultes dont quelques femmes - reçoivent-ils le message? "D'une façon générale, j'attends deux ans avant d'enseigner les techniques de combat. A mes yeux, cette période d'observation s'impose. Pas question d'initier au kung-fu des personnes qui veulent s'en servir pour se battre, même si le maniement des armes, hallebardes, lances ou sabres, fait partie de la discipline." De la patience, pas mal de pratique et beaucoup d'efforts, l'art des moines guerriers ne s'apprend pas en un jour. "Les gestes et les figures supposent une maîtrise à la fois corporelle et mentale, remarque ce père de famille, 42 ans, pratiquant le kung-fu depuis le début de l'année. Pour moi, l'idée de combat n'entre pas en ligne de compte, à l'inverse d'autres élèves, les jeunes en particulier."
Spectaculaire, imitant par instants des mouvements d'animaux, le kung-fu demande force, rapidité et souplesse, mais, contrairement au judo et au karaté, les dans (grades) n'existent pas. Le pratiquant ajoute des barrettes à l'écharpe d'étoffe qu'il porte à la taille au fur et à mesure de sa progression, et à la dixième barrette (et au terme de dix ans de pratique environ) il décroche sa ceinture noire. Moins connu que les arts martiaux japonais et coréens (judo, karaté, aïkido ou taekwondo), le kung-fu sera bientôt discipline olympique. C'est du moins le désir exprimé par les dirigeants de la République populaire de Chine.
Ceinture noire et professeur de kung-fu à Morges, Jean-Pierre Beauverd, lui, n'a jamais mis les pieds en Chine. Ce qui n'empêche pas cet admirateur de Bruce Lee, 45 ans, de prôner une philosophie et un état d'esprit où le respect de l'autre compte autant que les épreuves de katas. "Les enfants et les ados qui veulent juste se battre déchantent vite, avoue-t-il. Si j'enseigne effectivement des techniques de combat, c'est dans un esprit positif: pour se faire du bien, apprendre à se défendre et à canaliser l'agressivité. En parallèle, nous travaillons également le tai-chi et le qi gong."

Technique de bien-être basée sur la maîtrise du souffle, le qi gong de santé jouit ces temps-ci d'un élan de popularité en Suisse romande. Grâce à des mouvements doux et profonds, le souffle circule au creux des cinq organes (foi, cœur, rate, poumon, rein), chacun d'eux étant combiné avec les cinq éléments (bois, feu, terre, métal, eau). Cette gymnastique lente et profonde, associée à un temps de méditation assis, se pratique à n'importe quel âge.
Quand elle dit être professeur de qi gong en Suisse, Véronique Terrier, Lausannoise d'une trentaine d'années, étonne ses interlocuteurs chinois. Les Occidentaux seraient-ils aptes à la patience? Etudiante à l'Université de Genève au début des années quatre-vingt, Véronique s'inscrit au cours de chinois du professeur Jean-François Billeter sans imaginer une seconde que le déclic la conduirait à Pékin en 1984. Plongée jusqu'au cou dans le quotidien chinois, elle y apprend la langue et le qi gong en vivant avec les Chinois, tout simplement. "La longue histoire de la Chine m'intéressait moins que la réalité d'aujourd'hui."
Pas facile pourtant de suivre les rigides écoles made in China. "Les professeurs enseignaient des positions debout, sans bouger, durant une heure, se souvient-elle. C'était en plein hiver, nous étions quelques Occidentaux, certains bâchaient. Même à Taiwan, il arrive que des enseignants refusent d'initier les Occidentaux. C'est vrai qu'il faut être patient, persévérer et pratiquer. Commencer le qi gong, c'est comme se mettre au violon. On n'arrête jamais d'apprendre."

Sans cesser les aller et retour avec la Chine pour y suivre les enseignements de maîtres reconnus, Véronique Terrier a poursuivi sa formation à l'Institut européen du qi gong, à Aix-en-Provence (France). Elle partage aujourd'hui son savoir avec des personnes de tous âges à Lausanne, Yverdon et Epalinges. Comment choisir sa voie et s'assurer du sérieux d'un professeur? "Ouvrez les yeux et faites preuve de bon sens, conseille-t-elle. Nos professions ne sont pas protégées, même si cela se précise en France, et n'importe qui peut enseigner." Un conseil valable pour toutes les disciplines, y compris le tai-chi-chuan, en vogue aussi sous nos latitudes, dont la réputation n'est plus à faire. Gymnastique douce, art martial d'autodéfense et méditation dynamique, cette "technique de longue vie" entraîne des bienfaits physiques et psychologiques, comme la maîtrise du stress et l'assouplissement des articulations.
Pratiquants de kung-fu, de tai-chi ou de qi gong, les aficionados s'envolent souvent vers l'Orient pour étudier leur passion là où elle se vit. Un voyage initiatique vers une Chine souvent rêvée, parfois méconnue. "On aime ou on déteste, il n'y a pas de milieu, sourit Véronique, qui organise des séjours en Chine avec ses élèves. C'est un pays qui nous balance des paradoxes en pleine figure. Mon séjour m'a ouvert des portes, à l'intérieur. Prendre du recul face à ma propre culture m'a permis ensuite de m'en rapprocher. Et de l'apprécier."

Sources:

"Combat à Main nue", Roland Habersetzer - Ed. Amphora, 1998.
Site bien documenté sur le wushu: http://rafale.worldnet.net/~kung-fu/ [ce lien ne fonctionne plus]

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Glossaire:
wushu: terme générique donné aux arts martiaux chinois (art de la guerre). Il regroupe diverses écoles (pai) dont environ 150 dans la Chine d'aujourd'hui.

kung-fu (ou gongfu): art martial chinois, proche du karaté, désignant un ensemble de techniques de combat avec ou sans armes. Le terme signifie "travail parfait" ou "voie de l'accomplissement" (kung est le but à atteindre et fu l'homme).

tai-chi-chuan (ou taijiquan): gymnastique traditionnelle, aussi appelée "boxe du vide", comportant des exercices de santé et des techniques de combat. On se bat contre un adversaire imaginaire tout en assimilant la philosophie chinoise du yin et du yang.

qigong: gymnastique de santé chinoise basée sur la maîtrise du souffle. Agé de plus de 3000 ans et très populaire en Chine, le qi gong appartient au kung-fu "interne", comme le tai-chi et les courants originaires du Mont-Wudang. Des voies essentiellement philosophiques conduisant vers l'accomplissement de soi, contrairement au kung-fu "externe", plus axé sur des techniques de combat.

falungong: mouvement d'inspiration bouddhiste dont la pratique se base sur cinq exercices quotidiens de qigong et la lecture d'un ouvrage du maître, Zhuan Falun [en fait, il s'agit de LI Hongzhi]. Sa philosophie tient en trois mots: vérité, compassion, tolérance, mais ce groupe, considéré comme une secte dangereuse, est fermement combattu en Chine.