Archives

Femina, n° 24, 11 juin 2000

Femmes et société - Lingling aux doigts de fée (4)

Les Romands rêvent de Chine (1)
Sabrina aux mains ailées (2)
La voie des moines guerriers (3)

Son univers c'est la musique et son instrument le pipa. Rencontre avec Yu Lingling sur fond de luth chinois, instrument deux fois millénaire dont les sons racontent des histoires.

Sylviane Pittet

De la Suisse, elle connaissait le café soluble, les tocantes et le chocolat. Un monde à mille lieues du sien, la Chine du Sud et de Hangzhou, mythique point de départ des Routes de la Soie, la ville où elle naît voilà un peu plus de trente ans. Discrète, Yu Lingling* ne dévoile pas son âge. Seul son parcours d'enfant prodige raconte un passé où chaque étape et chaque prix se dessinent comme des notes sur une partition.
Débuts au ehru, le violon chinois, elle a 9 ans et un prénom qui tinte comme une clochette. Comme elle apprend vite, elle se met au pipa (prononcer pchiba), une pièce de bois de platane aux formes rondes, aussi appelé luth chinois. Sa réputation d'instrument difficile le précède, mais Lingling n'en démord pas, elle aime ce son, ces aigus sifflants et ces basses râpeuses. "Une sonorité qui surprend celui qui l'entend pour la première fois. Et c'est souvent le cas ici", dit-elle.
Scotchant de faux ongles rigides au bout de ses doigts, elle a pris le pipa contre elle, droit comme un i sur ses genoux. Pareilles à une pluie de gouttelettes, les notes volent et planent dans son une-pièce-cuisine lausannois. Le visage tendu vers l'instrument, les cheveux retenus par une longue épingle, Lingling s'absorbe dans la musique et joue par cœur. Ses doigts courent sur les cordes, les pincent, tambourinent, puis les étirent. On jurerait entendre une guitare flamenca, puis c'est la Chine qui revient, celle des dynasties et de l'opéra.

La, ré, mi, la. Quatre cordes tintent et grésillent, l'air est poétique. "C'est une composition du sud de la Chine. Elle parle des rivières, des montagnes au crépuscule, lorsque les hommes rentrent du travail. Vous entendez? Lorsque je tire sur cette corde, le son rappelle celui des rames balayant le fond de l'eau." Etonnant, autant que l'aria baptisée Embuscade où les cordes pincées produisent cliquetis d'épées et hennissements de chevaux. "Les sons ne trompent pas, l'œuvre raconte la bataille de Gaixia, en l'an 200 av. J.-C., sourit-elle. Vous entendez les guerriers croiser le fer et les chars grincer..."
Enfant du pays de Mao, Lingling aurait pu ne jamais étudier le luth. A l'époque, l'Etat ne chérit ni la culture ni les virtuoses, loin s'en faut. Epaulée par ses parents, cette fille d'ingénieur d'une famille de trois enfants s'accroche et révèle son talent. Premier prix au concours d'entrée du Conservatoire central de Chine à 14 ans, elle remporte la compétition nationale de musique traditionnelle chinoise à Beijing en 1988. Licenciée en lettres, elle enseignera la musique à l'Université de Qing Hua, à Beijing, jusqu'à son départ pour l'Europe en 1998.
Quels rêves de futur? Travailler, encore, et s'enrichir de l'influence des compositeurs qui ont croisé sa route, comme le fameux Liu Dehai qu'a dirigé autrefois Karajan. Tisser des liens entre les musiques orientale et occidentale aussi, et composer surtout, sa passion, sont la raison de sa venue en Suisse où elle étudie aux Conservatoires de Lausanne et de Genève. Professeur de tai-chi à ses heures, Lingling tourne en Romandie, hôte solo de soirées privées ou non. En avril dernier, la fête se la jouait world music: l'antique pipa côtoyait jazz, blues et flamenco au Festival de la guitare de Fribourg.

"Tian E", premier CD de YU Lingling*, est paru en 1999 sous le label Amori.
Pour les commandes: s'adresser au tél. (021) 624 63 50
ou par E-mail: linglingpipa@hotmail.com