Sois riche et tais-toi !
Portrait de la Chine d’aujourd’hui

Eric MEYER

Paris, Editions Robert Laffont, 2002, 432 pages, 21,20 €
ISBN : 2-221-09308-9

Textes de présentation obligeamment transmis par l’auteur.

Il y a vingt ans, DENG Xiaoping libéralisait l’économie chinoise. Aujourd’hui, les Chinois se sont enrichis, mais ils n’ont toujours pas droit à la parole. Portrait paradoxal d’un pays au bord de l’explosion.
Nourrissant près d’un quart de l’humanité, berceau de la plus ancienne civilisation, monde opaque, contradictoire et mal connu, la Chine est aujourd’hui à la croisée des chemins. Après du passé avoir fait table rase, après s’être enrichie et avoir vu se dissoudre peu à peu les valeurs et les structures socialistes, la société chinoise subit de plein fouet les inégalités créées par le libéralisme économique et les abus de l’appareil socialiste qui, loin d’y remédier, se préoccupe uniquement de perpétuer son monopole politique.L’analyse d’un observateur attentif et passionné.
Les habitués de France Inter connaissent la voix d’Éric Meyer et sa chronique matinale sur la Chine. En fin observateur et en grand connaisseur de la culture et de l’histoire chinoises, le journaliste présente ici l’état des lieux complet d’une société en proie à de profondes contradictions depuis qu’avec l’argent sont revenus, pêle-mêle, les industries privées, le commerce, la littérature, le sexe, la superstition, les gangs. Une analyse complète et exigeante qui nous apporte les clés nécessaires pour prendre la mesure des mutations extraordinaires auxquelles le géant de l’Asie va devoir faire face.Un essai vivant et sensible comme un récit de voyage.
Loin des discours officiels et des idées toutes faites, Eric Meyer ponctue son enquête de portraits, d’histoires de vie, de scènes caractéristiques, qui font de ce livre un ouvrage nuancé, riche et passionnant. À lire absolument pour comprendre un pays avec lequel l’Occident doit désormais compter.


L’auteur

Éric MEYER est journaliste. Installé à Pékin depuis 1987 avec sa femme et ses enfants, il collabore avec différents médias francophones dont France Inter, Ouest France, Radio Canada, et dirige un hebdomadaire d’information destiné à la communauté occidentale installée en Chine. Il a déjà publié un essai sur ce pays : Pékin place Tiananmen (Actes Sud, 1989).

Le livre

Il y a vingt ans, Deng Xiaoping stupéfia le monde en déclarant que socialisme ne devait pas rimer avec paupérisme. Selon le successeur du Grand Timonier, toute expérience était bonne à tenter pourvu qu’elle soit efficace, c’est-à-dire qu’elle dynamise l’économie nationale. On connaît la formule : peu importe qu’un chat soit blanc ou gris pourvu qu’il attrape la souris. Mais si le parti communiste chinois s’engageait à respecter la liberté d’entreprise, si chacun obtenait le droit de s’enrichir, tous devaient garder le silence : la pensée et les affaires publiques restaient le monopole du Parti.  » Sois riche et tais-toi !  » : c’est sous cette devise que vit la Chine depuis le début des années 80. Le massacre de la place Tian’an Men, la nuit du 3 au 4 juin 1989, témoigne on ne peut plus clairement des limites de la liberté économique, et du prix de toute initiative politique. Il suggère aussi la fragilité de ce  » new deal  » : la base et la bourgeoisie émergente tolèrent le maintien du joug tant qu’elles s’enrichissent ; au premier grippage de la croissance, tout est remis en cause. D’autre part, après trente ans d’encadrement dans un étouffant creuset égalitaire, le grand dégel initié par Deng Xiaoping a bouleversé la société chinoise : sont réapparus pêle-mêle les industries privées, le commerce, la littérature, la photographie, le sexe, la superstition, les gangs. Et avec le retour à l’argent et à ses valeurs, l’individualisme a pris le pas sur les valeurs communautaires, confucéennes et socialistes, qui cimentaient le pays. Les structures socialistes, couverture sociale, système de santé, se dissolvent.

Aujourd’hui, la société chinoise est au bord de l’explosion. Les transformations indéniables induites par la libéralisation économique – enrichissement général, développement d’une industrie privée, des villes, émancipation des femmes, etc. – nourrissent un besoin d’autonomie croissant dans la population ; elles ont aussi créé de fortes inégalités entre provinces, entre ville et campagne, entre une minorité de milliardaires dont les fortunes se sont souvent bâties à l’ombre du pouvoir et 850 millions de paysans gagnant péniblement 2 000 francs par mois. Le socialisme, lui, ne semble guère subsister que pour imposer le silence et son appareil. Le Parti se crispe sur son monopole politique et rechigne à entreprendre les réformes nécessaires pour réparer ces inégalités. En effet, cesser de soutenir à fonds perdus une industrie publique improductive, mettre fin à sa mainmise sur la Bourse, réduire une administration tentaculaire trop souvent corrompue le priveraient de ses outils de contrôle des masses.

C’est dans ces conditions que sont apparues des sectes comme le Falungong, inexpugnable en dépit de la répression dont elle est l’objet, car elle répond au besoin de spiritualité. De même, profitant d’une industrie à deux vitesses, les triades, importées de Hong-Kong et de Macao depuis la rétrocession de ces territoires, se développent sur le sol national, trop souvent sous la protection de hauts fonctionnaires.

La pression est forte à l’autre bout du pays également, dans les irréductibles provinces du Tibet et du Xinjiang. La réponse reste la persécution. Pourtant, la population chinoise manifeste un véritable engouement pour le Tibet, qui pourrait changer la donne.

La Chine se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Le 10 décembre 2001, son entrée dans l’OMC sera effective ; en 2008, elle accueillera les jeux Olympiques. C’est le début d’une interdépendance qui, dans la situation que l’on vient de décrire, peut contribuer à transformer le régime. C’est ce qu’il faut souhaiter, car la chute du colosse serait catastrophique, pour le pays comme pour le reste du monde : le Parti n’a en effet préparé aucune alternative à son pouvoir.

Extrait

En ce dimanche ensoleillé et encore chaud de début octobre, Wang Fujing – les Champs-Élysées de Pékin – rassemble devant ses vitrines des femmes de tous âges : ados en blue jeans  » pattes d’eph  » et semelles compensées, vieilles en costumes Mao, femmes d’affaires en talons aiguilles qui soliloquent dans leur portable, paysannes en loques vendant des amulettes. Tout ce petit monde féminin baguenaude sous le regard froid de la star recrutée par L’Oréal pour sa pub géante, dont le panneau surplombe l’avenue à la mode : Gong Li, star célébrissime partie de rien, le rêve de toutes les jeunes filles !

Ployant sous ses emplettes, Wang Lin, vingt-trois ans, a tout de la fashion victim. Pantalon de cuir et bottes en faux cobra, chemisier fluo et lunettes noires, elle fait ses achats, passant les étapes connues et obligées : Esprit, Azona, Bo Tao ou Nine West, toutes ces marques vantées dans Cosmo ou Elle, éditions chinoises.

Sans ce poste d’assistante de marketing décroché l’an passé dans une joint venture étrangère, elle aurait du mal à s’offrir, chaque samedi, cette fastueuse séance de shopping. Le marché des produits cosmétiques n’en finit pas d’exploser. Avon a vu en 2000 son chiffre d’affaires augmenter de 44 % et prépare l’ouverture de mille boutiques avant fin 2001. L’Oréal et sa sous-marque Maybelline annoncent des chiffres comparables, suivis par les autres groupes mondiaux, Unilever, Procter & Gamble et Yuesai, que la propriétaire, une Américaine d’origine chinoise, lança en adaptant aux canons chinois la poupée Barbie. Le marché du produit de beauté atteindra dix milliards de dollars en 2001.

Wang Lin passe la moitié de son salaire – 2500 francs par mois, plus du double de la moyenne en ville – dans ses emplettes. Elle partage sa chambre avec une amie pour 500 francs par mois et se nourrit de nouilles instantanées ou de fruits, pour limiter ses dépenses. Cette bonne fortune, Wang Lin la doit, avant tout, au socialisme.

Depuis 1978, la règle d’un enfant unique par couple a ouvert les portes de l’usine aux femmes. Cette arrivée massive de bras supplémentaires est pour beaucoup dans l’explosion industrielle des années 90, tout comme dans le décuplement moyen des salaires ces dix dernières années. Aujourd’hui, occupant 330 millions d’emplois, les femmes représentent 47 % des actifs.

Mais dans ses phases les plus sombres, le socialisme a créé une mentalité égoïste et individualiste, celle du  » chacun pour soi dans la mer amère « , comme dit le dicton. Acquise à cette mentalité, la femme d’aujourd’hui exploite son pouvoir traditionnel sur l’homme pour en faire l’outil de sa propre réussite. L’homme, d’ailleurs, le lui rend bien : violences, viols et kidnappings sont fréquents. De la lutte des classes, on passe à la lutte des genres.

Wang Lin a choisi son nouveau boy friend, un informaticien boutonneux, pour son salaire et l’appartement spacieux et bien situé que son unité de travail lui a cédé presque gracieusement voici deux ans. L’entreprise parle d’envoyer le jeune homme au Canada :  » S’il obtient le poste, je l’épouse « , dit Wang, sans rire. Comme 30 % des Chinoises, chiffre établi par la Fédération des femmes, Wang Lin voit dans l’homme son bol de riz et pense fort peu à l’égalité des sexes – une chimère face aux avantages matériels indiscutables que l’on obtient en monnayant son corps ou utilisant les hommes à son profit.

Il y a soixante ans, on brisait les orteils des femmes puis on bandait leurs pieds pour les rendre plus attirants. Le socialisme n’a pas éliminé l’inégalité entre les sexes, mais l’a déplacée, de l’esclavage physique vers l’exploitation économique. Aussi la seule forme d’épanouissement pour la femme consiste-t-elle à décliner sur son mode les valeurs libertaires et matérialistes de la société ambiante, c’est-à-dire le droit absolu à la consommation.