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Enfants des rues en Chine.
Une exploration sociologique.
Daniel STOECKLIN
Résumé
(gracieusement transmis par l'auteur que nous remercions
vivement)
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Enfants
chinois en situation de rue [1]
Daniel STOECKLIN
(voir aussi son site : www.active-self.com)
Introduction
La situation des enfants marginalisés dans les
grandes villes de Chine est encore très mal connue.
Après plus de 25 ans d'arrêt de la sociologie
(1952-1979) précédent la « politique
d'ouverture » [2],
cette dernière reste très sélective
au niveau des recherches en sciences sociales. Si bien
qu'il est actuellement impossible de conduire ouvertement
une véritable recherche sur les enfants en situation
de rue [3]. Les seules publications
autorisées sont supervisées par des organes
du Parti, leur qualité est faible, et de surcroît
elles sont très minces.
Notre propre recherche constitue ainsi une première
approche sociologique du phénomène des
enfants en situation de rue en Chine. Dans ce contexte
de censure, elle a dû être menée
dans la clandestinité. Elle a été
préparée et complétée sur
une durée de six ans (1992-1998), dans le cadre
d'un doctorat de sociologie à l'Université
de Fribourg en Suisse. L'analyse proposée ne
prétend pas faire autre chose que dégager
simplement quelques hypothèses explicatives.
Nos observations portent sur 14 mois non-consécutifs,
entre 1993 et 1996, dans les rues de Shanghai principalement.
Elles se concentrent sur les activités et comportements
des enfants qui pratiquent la mendicité, la récupération
de déchets, la revente au marché noir
de billets de train, ou qui ont fugué. Sur une
année, on peut compter quelques 200 enfants fréquentant
la place de la gare de Shanghai et les rues alentours.
Les enfants que nous avons observés ne sont
pas présents en permanence dans la rue. Il y
a beaucoup de changements, de nouveaux arrivés,
des « anciens » de retour. L'occupation
de la place est aussi plus ou moins intense selon les
périodes : en moyenne, 20 à 40 enfants
y sont visibles quotidiennement. La mobilité
de cette population est donc assez importante. Cette
mobilité s'explique avant tout par une répression
policière relativement sévère.
Les enfants fugueurs shanghaiens restent peu de temps
dans la rue car ils sont vite repérés
et placés en institution. Ceux que nous avons
côtoyés dans la rue sont presque tous originaires
des provinces extérieures à Shanghai (Anhui,
Zhejiang, Jiangsu), et parfois lointaines (Sichuan,
Fujian, Henan, Shandong, Heilongjiang, etc.). Pour ces
enfants, la répression policière est également
forte, mais elle dépend avant tout des places
disponibles dans les « stations de déportation »
(qiansongzhan) fonctionnant comme des centres
par lesquels transitent les enfants renvoyés
chez eux.
Parmi les enfants abordés, 60% ont moins de
12 ans, 30% ont entre 12 et 15 ans, et 10% entre 16
et 18 ans. Il y a deux fois plus de garçons que
de filles dans la rue. Cependant, cette proportion varie
sensiblement en fonction de l'âge : alors
qu'il y a parité égale pour les moins
de 12 ans, il y a 6 fois plus de garçons que
de filles dans la tranche des 12-15 ans, et 15 fois
plus pour les 16-18 ans. Pratiquement tous les enfants
de moins de 12 ans mendient, accompagnés par
un parent, souvent la mère ou une grand-mère.
Certains petits mendiants sont des enfants « prêtés »
par des voisins restés à la campagne.
Typiquement, nous observons des enfants mendiants opérant
par pairs et supervisés par le parent, et ce
groupe est lui-même contrôlé par
un « patron » (laoda) shanghaien
qui octroie à plusieurs groupes une chambre sordide
en périphérie (environ 10 personnes par
chambre) en échange d'une partie du produit de
leur mendicité. Le racket policier vient couronner
ce système pyramidal d'exploitation des « sans-papiers »
chinois. Cette hiérarchisation très forte
de l'espace-rue en Chine explique aussi pourquoi il
est pratiquement impossible pour les enfants d'exercer
une activité lucrative plus élaborée
ou plus autonome, comme par exemple vendre des journaux
ou cirer les chaussures.
Les adolescents qui ne se soumettent pas à la
hiérarchie de la mendicité forcée
vagabondent, vivent de restes, et éventuellement
volent. Contrairement aux petits mendiants, ces adolescents
forment soit des dyades ou des quasi-groupes (near-groups)
de 4 à 10 enfants dont la formation et la durée
de vie dépend fortement des circonstances sur
lesquelles ils n'ont pas prise : les opérations
coup de poing de la police principalement, mais aussi
les opportunités très aléatoires
de trouver un travail journalier. N'étant pas
protégés par des « patrons »,
ils n'ont souvent pas l'information quant aux descentes
« surprises » de la police et
sont arrêtés. La situation de « l'enfant
mendiant » et celle de « l'enfant
vagabond » constituent ainsi deux modes de
relation à la rue que nous avons reconstruit
comme des types-idéaux (M. Weber), sur la base
de nos entretiens et observations. Nous les exposerons
après avoir situé d'abord les contraintes
macrosociales qui favorisent la marginalisation des
enfants chinois dans la rue.
Le contexte macrosocial
Deux facteurs macrosociaux sont particulièrement
décisifs pour le processus chinois de marginalisation
des enfants dans l'espace-rue: les disparités
économiques et la politique chinoise de limitation
des naissances.
Pendant les trente premières années de
la République Populaire de Chine, la politique
chinoise de migration strictement contrôlée
a artificiellement retardé et restreint la formation
des bidonvilles caractéristiques du processus
d'urbanisation des pays en développement. L'économie
planifiée et la mobilité très restreinte
qui y était associée ont ainsi empêché
le développement du secteur informel urbain,
mais les privilèges accordés aux citadins
ont été obtenus au détriment des
régions rurales. Progressivement, le sous-emploi
rural, et les risques d'explosion sociale qu'il contenait,
sont devenus tels qu'ils ont été à
l'origine du revirement politique initié à
travers les réformes économiques entreprises
en 1978. L'optique des dirigeants était alors
que le développement ne passerait que par une
augmentation de la productivité de l'économie
rurale, à savoir un renforcement du transfert
de l'activité agricole vers les secteurs ruraux
non-agricoles. Pourtant, après les premières
années de réforme ayant eu un effet égalisateur
par le truchement du développement de l'industrialisation
rurale, les disparités économiques inter-régionales
ont de nouveau augmenté [4].
En conséquence, le sous-emploi rural connaît
lui aussi une croissance : les 125 millions de
travailleurs agricoles désouvrés au début
de la décennie seraient aujourd'hui 230 millions
[5]. Cette précarité
n'étant plus supportée par une fraction
de plus en plus large de la population rurale, on a
assisté ces dernières années à
l'apparition d'une vague migratoire massive, appelée
"population flottante", estimée à
100 millions pour toute la Chine et à 2,81 millions
rien qu'à Shanghai [6].
Le fossé entre régions urbaines et rurales
est de plus en plus évident, et les migrants
voient les grandes villes comme la seule issue pour
eux et leurs enfants. Dans un contexte d'inégalités
croissantes, la politique de migration contrôlée
n'a ainsi fait que différer l'exode rural, qui
est aujourd'hui massif et de caractère saisonnier ;
c'est en cela que le phénomène de la "population
flottante" se différencie de celui de la
"bidonvillisation" des grandes mégalopoles
du Sud. L'origine rurale des enfants dans la rue, le
caractère cyclique (ou saisonnier) de leur présence,
leurs activités aussi (mendicité, travail
journalier), sont directement en lien avec cet élément
macrosocial.
La politique de limitation des naissances est l'autre
facteur important qui affecte certains des enfants se
trouvant dans la rue en Chine. En effet, la rue est
une des trajectoires possibles des enfants nés
en dehors des limites de la planification des naissances
instaurées en 1979 à travers la politique
dite de "un enfant par couple" : une
partie des parents qui n'ont pas les ressources pour
faire face aux sanctions économiques et administratives
prévues pour les naissances surnuméraires
quittent leur région pour la ville anonyme. Lors
d'un précédent séjour (1987-89),
nous avons eu accès à des sources statistiques
chinoises permettant d'estimer à environ 9 millions
par an le nombre de naissances dites " hors-plan "
(chao sheng), soit 40% du total des naissances
annuelles [7]. Mais surtout,
parmi ces naissances 9 millions de naissances « hors-plan »
annuelles, nous pouvions aussi estimer que quelques
4 millions d'enfants restent pour un temps indéterminé
en dehors de tout enregistrement à l'état-civil
(hukou). Entre-temps, la première estimation
avait été reconnue officiellement [8].
Mais la censure empêche encore de savoir combien
de ces enfants non-enregistrés, couramment appelés
« enfants noirs » (hei haizi),
sont aujourd'hui sans papiers d'état civil, donc
sans droits formels. Une chose est sûre :
une partie de ces enfants mendie aujourd'hui dans les
rues des grandes villes, comme ceux que nous avons approchés
à Shanghai.
Cependant, la plupart de ces enfants « inexistants »
ne connaît pas la rue comme destin typique. Sinon,
comment expliquer qu'avec autant de naissances " hors-plan "
on n'observe pas davantage d'enfants dans la rue? La
médiation de la marginalisation semble déterminante :
le pouvoir économique et la capacité de
négociation des parents d'enfants " hors-plan "
leur permettent d'éviter la marginalisation des
enfants surnuméraires. Les pratiques de corruption
des cadres chargés de la planification des naissances,
ainsi que les « paiements directs »
aux enseignants et médecins, sont au cour de
cette médiation. On pourrait parler d'une monétarisation
de la « citoyenneté »,
car c'est de fait parmi les couches défavorisées
que la « déviance » des
enfants surnuméraires, politiquement créée
de toutes pièces, entraîne un processus
de marginalisation menant à des formes d'insertion
forcée dans des relations victimisantes. Les
variations régionales de ce processus sont largement
sous-documentées et ceci n'est pas surprenant
puisque le phénomène des enfants des rues
chinois s'explique largement par des facteurs économiques
et politiques. L'argument de la pauvreté, sans
parler de celui de la dépravation morale, n'est
qu'un paravent.
Deux types d'enfants en situation de rue
Pour arriver aux deux types idéaux évoqués
plus haut, « l'enfant mendiant »
et « l'enfant vagabond », nous
avons utilisé le « système
enfant-rue », un outil de compréhension
élaboré sur une base empirique par Riccardo
Lucchini [9]. Ce modèle
permet de dégager des liens entre les dimensions
de l'expérience de rue faite par les enfants :
Fig. 1 : Les dimensions du « système
enfant-rue »

Toutes ces dimensions sont théoriquement interdépendantes
et forment donc un système: c'est la tâche
du chercheur de spécifier par l'observation empirique
les indicateurs de chaque dimension et les liens effectifs
entre ces dimensions. Autrement dit, parmi toutes les
interrelations possibles, certaines seulement qualifient
l'expérience de tel ou tel enfant. La mise en
évidence de similitudes permet alors d'élaborer
une typologie d'enfants en situation de rue. Nous préférons
parler d'enfants « en situation de rue »,
car c'est précisément cette situation
qui doit être qualifiée, et dont les discours
et comportements des enfants sont des révélateurs.
L'illusion de savoir de quoi on parle lorsqu'on utilise
la catégorisation « enfant de la rue »
est cependant tenace, et l'attractivité médiatique
de l'expression fait que son usage correspond la plupart
du temps à des intérêts bien éloignés
de ceux des premiers concernés. Pour les uns
l'enfant de la rue est une victime démunie, pour
les autres il est un délinquant en puissance.
La catégorisation entraîne une vision réductrice
et par voie de conséquence des interventions
qui vont de l'assistance condescendante à la
répression aveugle.
Nous pensons qu'il est plus respectueux de comprendre
la façon dont les acteurs vivent leur situation.
Ainsi, nous définissons la situation de rue comme
la combinaison, toujours variable selon les contextes
et les individus, entre, d'une part, les contraintes
qui pèsent sur les enfants marginalisés
et, d'autre part, les stratégies que ces enfants
développent pour faire de la rue un espace de
survie. Tout projet d'aide doit donc tenir compte de
ces compétences, plus ou moins développées
et différenciées selon les contextes.
C'est le rapport entre contraintes externes et stratégies
propres des acteurs qui caractérisent la situation
de rue telle que vécue par les enfants. C'est
ce rapport qui doit être compris avant d'intervenir.
Le modèle (système enfant-rue) que nous
utilisons permet de saisir comment l'enfant donne sens
à sa situation et constitue ainsi un instrument
d'analyse au service d'interventions participatives,
où le premier droit de l'enfant est déjà
celui d'être écouté dès le
début, avant même qu'il décide de
fréquenter les locaux d'un projet.
Notre perspective est donc une autre manière
d'observer les enfants marginalisés dans la rue,
et elle attire l'attention sur l'hétérogénéité
des situations vécues et la complexité
sociale du monde de la rue. Par comparaisons biographiques,
elle permet aussi de mettre en évidence des modalités
typiques de vivre la rue. En Chine, nous en avons trouvé
deux.
Le mendiant
Six composantes caractérisent l'expérience
des enfants mendiants: hiérarchie et exploitation,
supervision de la mendicité, rejet et stigmatisation,
limitation de la sociabilité, autonomie réduite,
et récréation occasionnelle. Ces composantes
donnent un contenu aux dimensions du « système
enfant-rue »: l'espace-rue est organisé
par la hiérarchie et l'exploitation (dimensions
1 et 2), l'enfant mendiant y est supervisé (dim.
3), il est rejeté, stigmatisé, sa sociabilité
est limitée (dim. 4), et on ne lui accorde que
de rares pauses ludiques durant son activité
de mendicité (dim. 5).
On peut alors qualifier l'expérience que l'enfant
mendiant fait de la rue, en mettant en évidence
les liens entre ces dimensions. La composante fondamentale
est la hiérarchisation de l'espace-rue car ce
sont les rapports d'exploitation qui s'y déploient
qui relient entre elles d'une manière spécifique
les dimensions du « système enfant-rue ».
Les rapports macrosociaux de pouvoir se répercutent
au niveau microsocial : ils mettent en forme l'occupation
spatiale de la rue (1), son utilisation temporelle (2),
les modes de socialisation des enfants mendiants (3),
et leur répartition par genre (8) [10].
Ce sont ces dimensions fortes qui organisent les autres
aspects de l'expérience de l'enfant mendiant :
la sociabilité (4), l'activité (5), l'identité
(6), et la motivation (7). On comprend ainsi pourquoi
cet enfant n'est pas en mesure de développer
son sens de l'autonomie : les aspects que l'enfant
pourrait activement mettre en forme (4-5-6-7) sont largement
soumis à l'influence de facteurs externes sur
lesquels il n'a pas prise.
Le vagabond
Il n'en va pas de même chez l'enfant vagabond,
pour lequel nous avons relevé 5 thèmes
principaux : territoires et répression,
ambivalence face à la rue, organisation souple
du groupe, provocation, stratégies d'émancipation.
Ces composantes relient alors les dimensions du système
d'une autre manière, car d'autres relations importantes
existent entre les aspects de son expérience
de la rue (sociabilité, activités, motivations,
identité). L'enfant vagabond ne dispose que de
quasi-territoires (1) dont l'existence dépend
de la périodicité de la répression
policière (2), cela contribue à le rendre
ambivalent face à la vie dans la rue (7), et
se répercute sur l'organisation interne du groupe
(4). Ce dernier se distingue par des attitudes de défi
et de provocation (6), et qui cherche à élaborer
des stratégies d'émancipation (5).
S'il y a aussi des contraintes sur lesquels le vagabond
n'a pas prise, l'organisation souple du groupe, les
attitudes de provocation et les stratégies d'émancipation
représentent simultanément une adaptation
et une résistance à ces pressions externes.
On constate alors que les facteurs macrosociaux conditionnent
aussi, mais ne résument pas, l'expérience
de l'enfant vagabond. Leur sociabilité et leur
recherche identitaire sont des éléments
au moins aussi importants pour expliquer leur carrière
de rue. La motivation pour la vie dans la rue diffère
donc sensiblement entre l'enfant mendiant et l'enfant
vagabond : elle n'est éventuellement rattachée
à l'expérience du défi et de la
recherche identitaire que chez le second.
Les enfants mendiants ne vivent pas la rue sur un mode
ludique. Ils constituent un groupe de victimes non pas
simplement de parents abusifs et exploiteurs (ce qui
peut être le cas), mais bien plutôt d'une
politique nationale qui a produit chez nombre d'enfants
une dépendance à des formes de survie
aléatoires et une soumission forcée dans
des relations abusives. A l'inverse, si les enfants
vagabonds peuvent développer une certaine marge
de manouvre, et un certain sentiment de liberté,
c'est bien parce que leur aller dans la rue correspond
davantage à un projet personnel (trouver du travail ;
fuguer d'un environnement familial et scolaire qui ne
les satisfait pas). La recherche identitaire prend ici
le dessus sur des considérations purement matérielles
de survie, mais ils sont aussi les premiers visés
par la répression institutionnelle. Car leur
« discours » critique (paroles,
gestes, activités) est perçu comme un
véritable danger.
Les marges de manouvre
Beaucoup de recherches ont mis en évidence que
les enfants en situation de rue ne sont pas que des
victimes impuissantes, mais qu'ils sont aussi des acteurs
ayant une certaine marge de manouvre. Il s'agit de creuser
cette question, car elle est centrale, mais si possible
sans tomber dans l'ornière de l'opposition primaire
entre déterminisme et actionnisme. Toute marge
de manouvre se dégage à l'intérieur
de contraintes spécifiques, mais la question
reste particulièrement complexe car ni la détermination
des structures ni l'univers des rétroactions
possibles ne sont définitifs. De nouveaux équilibres
peuvent voir le jour à travers les relations
de pouvoir mises en ouvre par les acteurs.
Par rapport à cette question, que nous apprend
le cas chinois ? Comparativement à d'autres
contextes, les marges de manouvre des enfants chinois
en situation de rue sont faibles. Le respect de la hiérarchie
informelle de la rue y constitue une condition essentielle
du maintien dans la rue : ne restent dans la rue
de manière durable que les enfants les plus jeunes
et les plus soumis aux patrons et à la supervision
adulte qui en découle. Mais, d'un autre point
de vue, on peut aussi constater que cette hiérarchisation
de l'espace-rue est en réalité actualisée
par les motivations des acteurs : par la résignation
des uns (les mendiants), par les profits recherchés
par les autres (les patrons, la police), mais aussi
par les tentatives d'émancipation, cependant
vouées à l'échec, d'autres encore
(les vagabonds). Cet échec est entretenu par
une politique répressive sélective qui
découle des arrangements entre acteurs auxquels
la situation donne du pouvoir (policiers et « patrons »).
C'est donc l'accès différentiel aux ressources
de pouvoir (économique, social, symbolique) qui
est déterminant. Le cas chinois illustrerait
donc un aspect général de la problématique
: ce sont les configurations de la distribution
du pouvoir, différentes dans chaque contexte,
qui font varier les situations de rue, et les enfants
eux-mêmes y ont plus ou moins part. En Chine,
ce sont les antagonismes entre les options de planification
et de libéralisation qui expliquent l'émergence
du phénomène des enfants en situation
de rue. Ces contradictions entre réformes économiques,
politique de limitation des naissances et politique
migratoire, renforcent les disparités et influencent
la hiérarchisation des relations de pouvoir dans
l'espace-rue. Pourtant, les acteurs sociaux réagissent
différemment à cette mise en forme de
la stigmatisation, et c'est principalement le sens que
l'enfant donne à la stigmatisation dont il est
l'objet qui conditionne sa carrière dans la rue.
Cependant, au-delà d'un certain seuil de répression,
il semble bien que les différences s'estompent :
nos deux types-idéaux (l'enfant mendiant et l'enfant
vagabond) sont moins distants que ne peuvent l'être
les situations vécues par les enfants dans beaucoup
d'autres contextes.
Les différences dans le degré d'élaboration
des stratégies de survie chez les enfants en
situation de rue ne nous informent donc pas seulement
sur les compétences individuelles des uns et
des autres : elles nous informent plus largement
sur la structuration des contraintes qui forment le
cadre à l'intérieur duquel les enfants
peuvent déployer une certaine marge de manouvre.
Dans ce sens, lorsqu'il y a diversité des carrières
de rue cela indique que l'espace-rue est marqué
par une structuration complexe et que les acteurs disposent
ainsi de davantage de ressources que dans un contexte
pauvre en opportunité et aux relations sociales
très hiérarchisées, comme c'est
le cas en Chine. Par exemple, l'absence de programmes
d'intervention dans la rue (ONG) fait du cas chinois
un contexte relativement pauvre en ressources, matérielles
et symboliques, pour l'enfant en situation de rue. Plus
largement, la confiscation de l'espace-public par un
régime à parti unique restreint l'expression
de représentations sociales divergentes quant
à l'enfance. La stigmatisation courante des enfants
en situation de rue résulte alors d'une idéologie
de l'enfance (abnégation, discipline, performance)
mise en forme par un pouvoir fortement centralisé,
qui détient le « monopole de la violence
légitime » (M. Weber).
Le cas chinois démontre que c'est la médiation
de cette violence qui est un élément essentiel
pour comprendre l'hétérogénéité
des situations de rue. En Chine, les arrangements (racket,
pot-de-vin, etc.) entre individus (parents d'enfants
hors-plan / cadres du planning familial ; adulte
superviseur / patron / police), qui entrent en relation
par le jeu de ces facteurs macrosociaux sont relativement
toujours les mêmes : ils n'engagent pas l'enfant
lui-même dans la négociation. Cela explique
aussi que la diversité de leurs trajectoires
est moindre par rapport à des contextes dans
lesquels l'enfant est davantage partie prenante dans
les négociations entre acteurs individuels, voir
collectifs (« mouvements sociaux »),
et où entrent en scène d'autres acteurs
institutionnels, à savoir les ONG.
Au-delà des effets pervers de la circulation
inter-institutionnelle des enfants dans les contextes
où se sont multipliées les ONG, leur présence
fournit aux enfants en situation de rue des points d'appui
indispensables. Car dans l'élaboration d'un projet
de vie, les relations « désintéressées »
et basées sur l'écoute sont essentielles.
En Chine, deux types seulement d'enfants en situation
de rue ont pu être identifiés, alors qu'ailleurs
la typologie des modes de vivre la rue peut être
beaucoup plus nuancée. La présence de
nombreuses ONG est probablement un élément
explicatif de la diversité avec laquelle les
enfants vivent la rue. A l'inverse, la faible différenciation
des stratégies de survie est indicatrice d'une
importante violence institutionnelle.
Conclusion
La comparaison inter-culturelle des situations vécues
par les enfants marginalisés nous informe sur
la nature du pouvoir. L'observation microsociologique
des comportements et des discours des enfants en situation
de rue doit permettre de comprendre avec plus de précision
les processus de victimisation de ces enfants, en remontant
au niveau macrosocial, pour ne pas rester dans une dénonciation
triviale de ceux (parents, employeurs, policiers) à
qui on réserve généralement la
responsabilité de cette violence par le seul
fait que ce sont effectivement ces derniers qui l'exercent
directement. Sur ce point, le cas chinois signale, par
l'évidence de ses contradictions entre politiques
économiques libérales et politiques administratives
centralisées, un trait dominant les systèmes
sociaux producteurs de marginalisation des enfants :
un problème de régulation sociale, par
absence ou insuffisance d'espace public dans lequel
peut s'exprimer la société civile.
En distinguant des contextes homogènes et des
contextes marqués par l'hétérogénéité
des situations de rue, l'analyse typologique ouvre un
champ d'investigation essentiel : celui des processus
dynamiques à travers lesquelles les individus
peuvent réaliser l'ajustement des structures
à leurs besoins. Si l'on veut favoriser le passage
des enfants en situation de rue du statut d'objets d'intervention
à celui de sujets de la société
civile, il est indispensable de considérer leurs
compétences d'acteurs sociaux, en comparant comment
elles se déploient dans les différents
contextes. Cette attention aux compétences des
enfants n'équivaut pas à nier les contraintes
réelles qui pèsent sur eux. Plus modestement,
ce regard considère leur apprentissage d'une
solidarité d'émergence comme un point
d'appui pour une société civile qui se
construirait avec les populations marginalisées,
et non pas à l'écart d'elles.
Daniel STOECKLIN
Lausanne, mars 2000
[1] Résumé de l'ouvrage
de l'auteur : « Enfants des rues en
Chine. Une exploration sociologique », (Préface
de Jean-Luc Domenach), Editions Karthala, Collection
Questions d'enfances, Paris, 2000, 367 pages).
[2] Voir Ming Yan: "Sociology
in China: Its Past, Present, and Future", Chinese
Sociology ant Anthropology, Vol. 22, No 1, 1989.
[3] Voir D. Curran & S. Cook, "Doing
Research in Post-Tiananmen China", in: C. Renzetti
& M. Lee (Eds), Researching Sensitive Topics, London:
Sage, 1993, pp. 71-81. A notre connaissance, la seule
enquête officielle sur les enfants des rues chinois
financée par une ONG internationale a abouti
à un résumé tout aussi officiel,
de la part du partenaire gouvernemental chinois, d'une
longueur de deux pages... (entretien à Beijing,
mars 1994).
[4] B. Cabrillac, « Economie
de la Chine », Paris : PUF (Coll.
Que sais-je ? No 1102) 1997, pp. 100-110 ;
Zuo Xuejin, « The Changing Rural-Urban
Relationship in China's Economic Reform »,
manuscrit non-publié, Shanghai : Shanghai
Academy of Social Sciences, 1994.
[5] Zuo Xuejin, Ibid.
[6] Wang Niuding (Ed.) « Jiushi
niandai Shanghai liudong renkou » (La
population flottante des années 1990 à
Shanghai), Shanghai : Shanghai Academy of Social
Sciences, 1996.
[7] Voir D. Stoecklin, "Note
sur la statistique des naissances en Chine",
Population, No 1, janvier-février 1992, pp. 223-233;
D. Stoecklin, "Des enfants illégaux par
millions", Le Monde Diplomatique, Paris, février
1992, p. 23.
[8] L'agence de presse chinoise Xinhua
Overseas annonçait le 29 mars 1989 qu'il y a
9,6 millions nés « underground »
chaque année (voir : D.J. Solinger, « China's
transients and the State : A form of civil society ? »,
Hong-Kong : Hong-Kong Institute of Asia-Pacific
Studies, 1991, p. 21).
[9] R. Lucchini, «Enfant
de la rue. Identité, sociabilité, drogue »,
Genève/Paris : Droz, 1993.
[10] La plupart des filles mendiantes sont « hors-plan ».
C'est aussi pour cette raison que nous trouvons que
parmi les moins de 12 ans, 90% sont des filles.
Né en 1963, Daniel STOECKLIN est sociologue, professeur associé à l’Institut Universitaire Kurt Bösch (www.iukb.ch) et collaborateur scientifique auprès de l’Institut international des droits de l’enfant (www.childsrights.org). Formé en sciences sociales à l’Université de Lausanne, il a été assistant puis maître-assistant en sociologie à l’Université de Fribourg. Après une recherche sur la démographie chinoise à l’Université Fudan de Shanghai, il a consacré sa thèse de doctorat aux enfants en situation de rue en Chine. Son ouvrage « Enfants des rues en Chine » (2000) a été distingué avec le prix Veillard-Cybulski 2002. Son parcours académique est doublé d’une bonne expérience dans le domaine de l’intervention auprès d’ONGs en faveur d’enfants en situations difficiles, ceci dans une quinzaine de pays. Depuis 2006, il se rend régulièrement en Chine en tant que conférencier et formateur dans le cadre des projets de l’Institut international des droits de l’enfant. Ses domaines de recherche et d’enseignement actuels portent sur les droits de l’enfant et la sociologie de l’enfance. Il est aussi expert au sein d’un groupe mandaté par le Conseil de l’Europe pour favoriser la participation des enfants et des jeunes. Il développe accessoirement des outils pratiques (www.active-self.com) favorisant l’écoute et la réflexivité. |