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Mémoire sur les études
chinoises à Genève et ailleurs
Jean François Billeter
NOTE DE LECTURE
La Suisse et l'enseignement de la culture chinoise
Comment enseigner le chinois? Au-delà d'une langue,
c'est l'approche d'une autre manière de penser et d'autres
valeurs, loin de notre économisme occidental.
C'est un opuscule de quelque cent pages: Mémoire
sur les études chinoises à Genève et ailleurs, par Jean
François Billeter. Le profane, avant lecture, croit
que l'ouvrage s'adresse aux spécialistes; mais lui,
il ne connaît pas le chinois et il n'a ni la patience,
ni le temps libre, ni la capacité pour envisager un
tel apprentissage, difficile entre tous. Pourtant Jean
François Billeter s'adresse à tout un chacun. Depuis
1976, il a enseigné à l'Université de Genève la langue
chinoise. Professeur correctement payé par la République
(fort peu si l'on calculait le salaire horaire à partir
du temps consacré à cette tâche), il rend compte de
son travail. C'est un acte civique rare.
De la langue chinoise
Avec un sens remarquable de la didactique, l'auteur
rappelle d'abord les spécificités de l'écriture chinoise.
Elle n'est pas phonétique, même si elle incorpore quelques
données phonétiques dans certains mots composés, elle
n'est pas hiéroglyphique.
De bonnes études impliquent la connaissance de quelque
deux à trois mille caractères, ce qui permet de noter
plusieurs dizaines de vocables. La complexité de la
langue classique, même si ont été cherchées et imposées
quelques simplifications, est pourtant un facteur essentiel
d'unité dans ce pays qui subit des pressions centrifuges.
Les prononciations locales n'altèrent pas l'unicité
des caractères, de même qu'un chiffre arabe, 5 par exemple,
est prononcé cinq ou cinque ou five. La Chine ne connaît
pas l'éclatement des langues comme l'Inde. L'écriture,
au pinceau (et non pas au stylo qui a gagné la Chine
aussi) est de surcroît une des formes des beaux-arts
et on se référera avec plaisir à l'ouvrage que Jean-François
Billeter a consacré à cet art (Skira 1989).
Les difficultés techniques de l'apprentissage font
partie de la démonstration de l'enseignant Billeter.
Mais il faut aller au-delà. La phonétique occidentale
crée une habitude mentale qui va de l'alphabet à la
prononciation du mot et du mot à l'idée. D'où par exemple
l'importance dans l'histoire de la philosophie occidentale
de la querelle entre nominalistes et réalistes. Mais
si le langage structure la pensée, il est évident qu'une
langue où les mots écrits sont chacun, à la fois, un
objet et un signe, et pas simplement la notation d'un
son grâce à une combinatoire simple, développera une
autre manière de penser. Et lorsqu'il s'agit d'une civilisation
de l'importance de celle de la Chine, il faut passer
par son écriture et sa langue pour comprendre vraiment
de l'intérieur sa différence et son apport au patrimoine
de l'homme.
Comment, en quelques heures d'enseignement, permettre
à un étudiant de lire «dans le texte» la langue classique
chinoise, de parler chinois. Il faudrait à la fois une
dotation forte en assistants pour permettre un bon encadrement
et un nombre d'heures qui rendent possible une sorte
d'immersion. Or l'étudiant en lettre doit choisir trois
branches; le plus souvent le chinois n'est pas sa langue
principale. De surcroît, l'Université de Genève, dans
les années 70, fut ambitieuse, créant un enseignement
de la langue chinoise, de la langue japonaise, de la
langue arabe.

Puis à l'heure des restrictions budgétaires, elle a
maintenu l'ambition, mais chipoté sur les moyens. Payant
de sa personne, J. F. Billeter a surmonté, à coup d'heures
supplémentaires, les difficultés, auxquelles s'ajoutent
les charges d'une université voulant s'autogérer. Mais
après, mais après lui? Il fait quelques propositions,
finalement modestes. La réforme semble pourtant plus
fondamentale.
Faut-il d'abord maintenir un tel enseignement qui est
aussi dispensé par l'Université de Zurich? La réponse
est affirmative, même si l'on peut mieux hiérarchiser,
J. F. Billeter le fait, les degrés de connaissance exigibles
des étudiants. Car la Suisse a apporté une contribution
remarquable à cette discipline. Il fait citer notamment
les Vaudois Edouard Chavannes et Paul Demiéville qui,
tous deux, enseignèrent au Collège de France, et J.-F.
Billeter lui-même, notamment sa contribution à l'Histoire
des murs dans l'Encyclopédie de la Pléiade. Il
est évident, aussi, qu'il s'agit d'une tâche d'importance
nationale et que Genève et Zurich devraient recevoir
une aide ciblée, que rendra possible, espérons-le, la
nouvelle loi sur les Universités. L'enjeu financier
est de toute façon de faible envergure. Raison supplémentaire
pour agir. Enfin la collaboration européenne, notamment
avec Paris et Aix-en-Provence, peut être renforcée.
De la civilisation
J. F. Billeter sent que réclamer quelques heures supplémentaires
en dotation, c'est à la fois vital, mais superficiel.
La culture chinoise, il l'oppose, comme une autre manière
de penser, à l'économisme rationalisant qui est la pensée
dominante occidentale. Mais il ne peut pas ne pas voir
que la Chine, elle aussi, est gagnée par cet économisme-là.
Il s'en désole. Faisant un pas de plus, il voudrait
que l'Europe ou la Suisse bâtissent d'autres modèles.
Il reprend, mais sans la développer, l'idée du salaire
universel. Et, en fin de compte, au-delà de l'acte civique,
de l'exposé didactique, de la revendication réformiste,
c'est l'intérêt majeur de l'opuscule: ce déchirement
entre le ici et le là-bas chinois, entre le petit plus
s'ajoutant à l'existant et le désir de vivre dans une
civilisation aux valeurs plus essentielles.
ag
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