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L'adhésion de la Chine à
l'OMC:
de différents discours tenus dans le monde chinois
un mémoire de Pierre Hagmann
Présentation et genèse
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Etat des lieux
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Etat des lieux
Une
adhésion plus longue et compliquée que
prévue
Et non! En dépit des propos optimistes tenus
par Jacques Chirac en octobre 2000 lors du sommet sino-européen,
la Chine n'est pas parvenue à franchir le seuil
de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) avant le
terme du deuxième millénaire. Malgré
les espoirs d'une adhésion imminente que la finalisation
des accords bilatéraux sino-américain
et sino-européen avaient suscité en 1999
et 2000 auprès des partisans de l'adhésion
chinoise, les négociations semblent encore achopper
à l'heure actuelle sur des détails très
"techniques", notamment dans l'achèvement des
négociations multilatérales dans le domaine
des services et de l'agriculture. Dans le cadre de l'élaboration
de ce dernier pacte multilatéral indispensable
à son adhésion, la Chine se doit d'élargir
les concessions faites précédemment bilatéralement
à l'ensemble des membres de l'organisation, ainsi
que de fournir les garanties concrètes que ses
engagements seront respectés.
Dès lors, les prévisions concernant
l'intégration chinoise dans l'OMC continuent
à alimenter les déclarations des différents
partis. Fin février, Pascal Lamy, le commissaire
européen au Commerce, a jugé possible
une adhésion dès cet été.
Une semaine plus tard, réagissant à cette
déclaration "occidentale", le Ministre chinois
du commerce extérieur Shi Guangsheng annonçait
que l'adhésion n'était au contraire guère
envisageable pour la Chine avant octobre, voire novembre
2001. En effet, différents signes attestent que
les dirigeants semblent avoir quelque peu modéré
leur volonté de rejoindre les rangs de l'organisation
"dans les plus brefs délais." Beaucoup de fonctionnaires,
observateurs et autres experts américains ont
d'ailleurs récemment confirmé cette tendance
en exprimant leurs inquiétudes que Pékin
ne traîne les pieds dans le processus de négociations,
et cela surtout à cause de la forte déstabilisation
qui est annoncée en raison des difficiles restructurations
de l'économie chinoise selon des critères
de libre marché.
Une "mutation" structurelle coûteuse et le
pari de la croissance économique
Lors du dernier congrès annuel de l'Assemblée
nationale populaire (ANP) de mars 2001, le Premier ministre
réformateur Zhu Rongji a réitéré
dans son discours l'impérieuse nécessité
d'une "mutation" pour affronter le défi de l'OMC,
notant que "l'économie chinoise se trouve dans
un état ou elle ne peut poursuivre son développement
qu'en procédant à une mutation de sa structure."
Par-là, le Premier ministre a fait allusions
aux réformes en cours des entreprises d'Etat
ainsi qu'à la libéralisation et à
l'ouverture croissantes de certains secteurs sensibles
de l'économie, dont celui des services. Or, cette
mutation, qui va de pair avec l'adhésion à
l'OMC, a un coût élevé. Il faut
rappeler ici que l'adhésion chinoise ne se fera
qu'au prix de puissants ajustements structurels économiques
qui, du moins sur le court terme, vont peser lourdement
sur le fragile équilibre socio-politique de l'énorme
Chine.
Parallèlement à l'approfondissement
de la libéralisation et de l'ouverture du marché
chinois que provoquera l'entrée à l'OMC,
le pays est principalement appelé à assister
à la montée en puissance de deux problèmes
majeurs: celui de l'emploi et celui de l'agriculture.
On pouvait ainsi lire dernièrement dans la presse
que pas moins de 40 à 45 millions de postes de
travail dans les villes, et 40 millions dans les campagnes,
disparaîtraient ces cinq prochaines années,
et que l'adhésion à l'OMC en serait en
grande partie responsable. Certes, ces chiffres doivent
être pris avec une certaine prudence, mais ils
ont le mérite d'être parlants. Il va sans
dire que pour parvenir à endiguer une telle déferlante
de sans-emploi, le gouvernement ne peut se risquer à
compter uniquement sur les "vertus" libérales
du "laisser-faire". Dès lors, une politique volontariste
s'impose: le discours inaugural du Premier ministre
chinois a démontré que le gouvernement
comptait remédier aux problèmes menaçant
la fragile stabilité sociale de la Chine dans
la recherche de la croissance économique à
tout prix. Ainsi, les leaders de Pékin sont prêts
à s'exposer à des déficits budgétaires
records (31,4 milliards de dollars pour cette année)
par une politique volontariste et expansionniste: quatre
travaux gigantesques sont prévus, notamment dans
le cadre de la fameuse politique de mise en valeur de
l'Ouest débutée officiellement en 2000,
et cela afin de grignoter quelques points de croissance.
Une telle stratégie de développement a
donc pour optique de doper la croissance nationale qui
tendrait à s'essouffler (passant de 8% en 2000,
à 7% en 2001, soit le taux le plus bas en une
décennie), et de parvenir à un doublement
de la taille de l'économie chinoise d'ici 2010.
Bref, la croissance économique se profile comme
panacée aux menaces de l'emploi et du problème
paysan, et donc comme indispensable pour affronter les
défis de l'intégration à l'OMC.
Ne perdre en aucun cas le contrôle sur l'ouverture
commerciale
Pourtant, sur le court terme, la croissance économique
ne résout pas tous les problèmes, et notamment
pas celui de la répartition de ses fruits. Le
gouvernement se doit donc également d'intervenir
pour tenter d'éteindre, ou du moins de circonscrire
les foyers de tensions sociales les plus menaçants.
Notons ainsi que, tenant compte de la situation extrêmement
précaire des 800 millions de paysans chinois,
situation qui est appelée à se dégrader
face à la concurrence internationale, Zhu Rongji
a souligné dans son intervention du 5 mars 2001
que le Parti n'entendait pas se priver du droit de soutenir
financièrement le monde rural par différentes
formes de subventions, notamment en continuant d'acheter
la production à des prix artificiellement élevés.
En effet, la stabilité du pays pourrait être
sérieusement menacée si le problème
paysan devenait intenable. Une telle attitude, bienvenue
pour la Chine et sa stabilité, équivaut
pourtant à ériger des "barrières
non tarifaires", selon le jargon de l'OMC. Il s'agit
donc, aux yeux de l'OMC, d'une forme de protectionnisme
prohibé.
Cet exemple illustre bien la manière dont la
Chine est tiraillée entre, d'une part, les engagements
internationaux qu'elle doit respecter, et, d'autre part,
les contraintes que lui impose sa configuration socio-économique
interne. Les problèmes de ce genre sont nombreux
et ne font qu'exacerber les tensions dans les négociations
d'adhésion.
Pour réaliser les objectifs de mutation structurelle
et de forte croissance économique, sans pour
autant hypothéquer la stabilité du pays,
il s'agit donc pour Pékin de manouvrer délicatement
dans les complexes négociations d'adhésion
à l'OMC et, à l'avenir, dans la mise en
ouvre des engagements contractés. Pour la Chine,
il n'est et ne sera pas question de perdre le contrôle
sur cette ouverture au commerce international, quitte
à revenir par la suite sur certains engagements
contractés. Cette attitude semblerait même
faire partie intégrante de la stratégie
chinoise, puisqu'on pouvait encore entendre récemment
de la bouche d'un fonctionnaire chinois que la première
chose que la Chine fera, une fois l'adhésion
acquise, sera d'envoyer une centaine d'experts à
Genève afin de se consacrer aux processus de
règlements des différends commerciaux
dans lesquels la Chine sera impliquée. Des analystes
occidentaux semblent confirmer ce fait, puisque de leurs
études il ressort que la Chine serait tout simplement
dans l'impossibilité de remplir les critères
d'adhésion à l'OMC dans l'immédiat,
pour des raisons structurelles d'une part, et, d'autre
part, pour le manque de préparation de l'ensemble
du Parti et de l'économie - le Parti est loin
d'être docile, les résistances bureaucratiques
se multiplient, la corruption est généralisée,
et les provinces ne sont guère obéissantes
aux injonctions venues du Centre.
Bref, faire entrer la Chine dans l'OMC est une chose,
lui faire respecter ses engagements en sera une autre.
Par conséquent, on prévoit déjà
un accroissement des tensions entre la Chine et ses
partenaires commerciaux. Ces tensions et autres disputes
commerciales devraient se cristalliser notamment sur
des problèmes d'interprétations lors de
la mise en ouvre des accords signés - comme c'est
fut le cas avec la querelle sur l'octroi des licences
aux assureurs européens consécutive à
l'interprétation des modalités d'application
de l'accord sino-européen.
Quelques hypothèses sur les raisons de l'adhésion
chinoises
Au-delà de ces considérations techniques,
il faut reconnaître que c'est un processus passionnant
qui se déroule à l'heure actuelle, tant
cette situation semble nouvelle pour la Chine. Entraînée
dans un très long processus de négociation
tant bilatérales que multilatérales, la
Chine se prête aujourd'hui à un jeu qu'elle
n'avait jamais pratiqué jusqu'à présent.
De sa propre initiative, elle s'est engagée à
négocier l'avenir de sa structure économique
avec la communauté commerciale internationale,
s'exposant par-là à de véritables
risques pour sa stabilité interne, et cela tant
sur le plan économique que social et politique!
Les raisons d'un tel comportement sont loin d'être
patentes. La Chine, depuis 20 ans, ne vit plus du tout
en autarcie, et son intégration au commerce mondial
est déjà très poussée. Pourquoi
vouloir se dégager d'une formule qui a jusqu'à
présent bien fonctionné? Comme nous l'avons
dit, une ouverture au commerce international telle que
la propose l'OMC peut poser des problèmes immenses
à la Chine sur le court terme. Ce serait donc
plutôt sur le long terme qu'il faudrait chercher
une réponse à cette question, dans la
quête d'une compétitivité et d'une
rentabilité économiques accrues au sein
d'un environnement mondialisé.
"Il a été prouvé en Chine et
ailleurs que toute tentative de développer une
économie nationale sans l'ouvrir au monde est
vouée à l'échec", a déclaré
le Président chinois Jiang Zemin. En basant ses
choix politiques sur le pari de la mondialisation, les
réformateurs chinois joueraient la carte de l'OMC
pour trois raisons essentiellement (selon Frédéric
Bobin dans Le Monde du 14 novembre 2000). "Un
: orchestrer l'urgence d'une restructuration des entreprises
d'Etat qui s'enlise dans les pesanteurs sociales et
bureaucratiques. Deux : restaurer un climat de confiance
autour d'investissements étrangers qui ont chuté
en 1999. Trois : consolider les marchés à
l'exportation dans les pays industrialisés -
dont la fermeté a permis d'amortir les turbulences
de la crise asiatique - afin de s'affranchir des menaces
de sanctions unilatérales que brandissent régulièrement
les américains."
A ces trois raisons qui s'inscrivent dans la continuation
du projet de réforme économique que la
Chine poursuit depuis plus de 20 ans déjà,
nous pouvons encore ajouter des raisons d'ordre politique
et stratégique. Une économie assainie
et performante, censée apporter une certaine
prospérité à la population chinoise
sur le long terme, peut en effet également permettre
au gouvernement de ressourcer une légitimité
politique de plus en plus mise à mal, et cela
tant d'un point de vue idéologique que d'un point
de vue du fonctionnement d'un système gangrené
par la corruption.
Sur le plan stratégique, Pékin a d'une
part l'intention de jouer un rôle politique plus
marqué sur la scène internationale et
de participer pleinement à l'élaboration
des règles du commerce international. D'autre
part, la Chine nourrit toujours l'ambition de regrouper
sous sa houlette les pays en développement afin
de former un front uni destiné à rééquilibrer
l'ordre international actuel en défendant au
mieux les intérêts de ces pays. L'OMC sera
une enceinte supplémentaire pour permettre la
réalisation de ce projet.
Sur le plan culturel enfin, notons également
l'argument de la "perte de la face" en cas d'exclusion
de l'OMC : ne pas faire partie d'une des institutions
phare du commerce international pour ce pays aspirant
à un statut de super puissance peut équivaloir
à un affront!
Bref, les raisons ne manquent pas pour justifier la
démarche des autorités chinoises, et seul
l'avenir nous dira si ce choix politique est effectivement
judicieux.
Pierre Hagmann
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